
HUIT RÉFLEXES A ADOPTER POUR NE PAS VOUS FAIRE MANIPULER PENDANT LA PROCHAINE CAMPAGNE ÉLECTORALE
Et si, pendant la prochaine campagne électorale, nous apprenions aussi à repérer ce qu’on essaie de faire à notre cerveau ?
J’enseigne la communication et la prise de parole en public depuis plus de 40 ans.
J’aime profondément ce métier parce que communiquer peut servir à expliquer, transmettre, rapprocher, convaincre, donner envie d’agir...
Mais il existe une frontière qui me préoccupe de plus en plus : celle qui sépare convaincre de manipuler. Et à l’approche d’une élection présidentielle, cette frontière mérite, à mon humble avis, toute notre attention.
Les techniques de communication politique sont devenues extrêmement sophistiquées. Elles s’appuient sur toutes les recherches scientifiques de ces dernières années sur l’attention, la mémorisation, les émotions et de les biais cognitifs.
Le problème n’est pas que l’on cherche à nous convaincre. Ça, c’est le jeu démocratique.
Le problème c'est lorsqu'on cherche moins à parler à notre intelligence qu’à court-circuiter notre jugement.
Alors voici quelques petits voyants rouges que je vous propose d’allumer dans votre tête lorsque vous écouterez les discours, interviews, débats et petites phrases pendant les prochains mois.
🚩 1. On provoque d’abord une émotion forte, puis on vous propose une conclusion.
Peur. Colère. Indignation. Dégoût. Sentiment d’injustice.
« Regardez ce qui est en train d’arriver à notre pays… Voilà pourquoi il n’existe qu’une seule solution. »
Lorsque l’émotion monte très vite, posez-vous une question toute simple :
Quels sont les faits, indépendamment de l’émotion que l’on vient de provoquer en moi ?
🚩 2. On répète une affirmation jusqu’à ce qu’elle vous devienne familière.
Un slogan. Une formule. Un chiffre. Une accusation.
Encore et encore.
Or malgré l'adage populaire attribué à Napoléon qui dit qu'un mesnonge répété mille fois devient une vérité, ce n'est évidemment pas le cas
La bonne question à se poser devient :
Est-ce que je sais que c’est vrai… ou est-ce que j’ai simplement entendu cette phrase cinquante fois ?
🚩 3. On transforme une réalité complexe en choix binaire.
« Soit vous êtes avec nous, soit vous acceptez le chaos. »
« Il y a ceux qui aiment leur pays et les autres. »
« Il faut choisir : la sécurité ou le laxisme. »
Méfiez-vous des phrases qui font disparaître toutes les nuances.
La réalité politique, économique et sociale est toujours beaucoup plus compliquée qu’un choix entre A et B.
🚩 4. On désigne un responsable simple à un problème complexe.
Un groupe. Une élite. Une génération. Une profession. Les étrangers. Les riches. Les pauvres. "Ces gens-là". Bruxelles. Paris...
Le bouc émissaire est extraordinairement confortable : il donne un visage à notre frustration.
Demandez-vous :
Est-ce une vraiment une explication… ou simplement quelqu’un / un groupe que l’on m’invite à détester ?
🚩 5. On vous vend une identité plutôt qu’une idée.
« Les français sont intelligents, ils savent que… »
« Ceux qui ont du bon sens voient bien que… »
C’est très efficace.
Car si accepter une idée signifie appartenir au groupe des gens intelligents, courageux ou lucides, la refuser devient psychologiquement plus difficile.
La question à se poser :
Est-ce que j’adhère à cette idée parce qu’elle est solide… ou parce qu’elle me donne le sentiment d’appartenir au bon camp ?
🚩 6. On attaque la personne pour éviter de discuter de son argument.
« De toutes façons, regardez qui dit cela… »
« Cette proposition ? Regardez qui la défend, et vous aurez tout compris ! »
C’est parfois pertinent de connaître les intérêts ou le parcours de quelqu’un.
Mais cela ne répond pas à son argument.
Demandez-vous :
Qu’aurais-je pensé de cette idée si elle avait été prononcée par quelqu’un de mon propre camp ?
Cette question-là est redoutablement efficace - et on la néglige trop souvent !
🚩 7. On vous donne un chiffre précis… sans vous donner les moyens de le comprendre.
« +42 %. »
Impressionnant.
Mais 42 % de quoi ? Par rapport à quelle année ? Sur quelle population ? Quelle est la valeur absolue ? Quelle est la source ? Quel est le mode de calcul ?
Un chiffre peut être parfaitement exact et néanmoins produire une représentation complètement trompeuse de la réalité.
Alors demandez-vous toujours : source, contexte, comparaison.
Et j’ajouterais un dernier signal, peut-être le plus important.
🚩 8. Le message vous donne envie de le partager immédiatement.
Avant même d’avoir vérifié, avant même d’avoir réfléchi, avant même parfois d’avoir lu autre chose que le titre.
C’est précisément à ce moment-là qu’il faut… ne rien faire. Respirez et laissez passer ce sentiment d'urgence provoqué par l'émotion.
Attendez. Cherchez la source. Trouvez un argument contraire ou différent (exercice difficile je l'admets, car cela demande de se faire un peu violence).
En d'autres termes, retenez-vous quelques instants car votre liberté de jugement se joue peut-être dans ces quelques secondes.
Cela dit, ne soyons pas pour autant dégoutés de la communication : je continuerai à en enseigner les techniques parce qu’elles sont magnifiques lorsqu’elles permettent à une pensée de devenir plus claire et à une parole de devenir plus juste.
Mais il est également essentiel de pouvoir reconnaître en quoi ces techniques peuvent être utilisées à des fins manipulatoires pour ne pas en devenir la victime.
Dans les mois qui viennent, nous allons entendre beaucoup de mots soigneusement choisis.
Des slogans.
Des histoires.
Des chiffres.
Des peurs.
Des promesses.
Des « évidences ».
Alors gardons une question cruciale à portée de main :
« Est-ce que ce message cherche à éclairer mon jugement… ou à servir les intérêts de celui qui le prononce ? »